
Robert Charles Wilson
Les Chronolithes
PREMIÈRE PARTIE :
L’avènement des Chronolithes
1
C’est Hitch Paley qui, en poussant sa moto Daimler déglinguée sur la plage de sable à l’arrière du Haat Thai Dance Pavillon, m’a invité à assister à la fin d’une époque. La mienne, et celle du monde. Mais je ne lui jette pas la pierre.
Les coïncidences n’existent pas. Je le sais, maintenant.
Il s’est approché de moi en souriant, ce qui, avec lui, est rarement de bon augure. Il portait la tenue classique des Américains en Thaïlande durant ce dernier bon été : un short militaire, des sandales à la saint Jean-Baptiste, un T-shirt kaki trop grand pour lui et un serre-tête élastique à fleurs. C’était un homme de haute taille, un ancien Marine qui avait adopté les usages locaux, avec une barbe et un début de bedaine. Malgré ses habits, il en imposait. Pire : il faisait peur.
Je savais pertinemment qu’il avait passé la nuit sous la marquise en compagnie d’une fonctionnaire du corps diplomatique allemand. Ils avaient commencé par se nourrir l’un l’autre de biscuits épicés assaisonnés de hasch, puis étaient sortis admirer les reflets de la lune sur la mer. Il n’aurait pas dû être déjà levé, et encore moins de bonne humeur.
Je n’aurais pas dû être debout non plus.
J’étais resté plusieurs heures devant le feu de joie avant de rentrer retrouver Janice, mais nous n’avions pas dormi. Notre fille Kaitlin avait pris froid, et Janice avait passé la soirée à la bercer tout en se battant contre les cafards gros comme le pouce établis dans les recoins chauds et graisseux de la gazinière. Étant donné la chaleur de la nuit et les relations déjà tendues entre Janice et moi, cela rendait probablement inévitable que nous nous disputions quasiment jusqu’à l’aube.
Hitch et moi n’étions donc pas en forme, ni d’ailleurs n’avions les idées bien claires, même si je retirais du soleil matinal l’impression trompeuse d’être éveillé, la conviction qu’éclairé avec tant d’éclat, le monde était forcément sûr et durable.
