« Revenons au complot. Six délégués qui savent pertinemment qu'ils risquent leur tête, tuent l'officier et les matelots, deviennent maîtres du bateau, y travaillent pendant quatre heures et sont pris par une ronde de volontaires anglais, à l'aube, au moment où ils partaient en emportant - devinez ? l'un des deux blocs de bois de 6 mètres de long qui portent les yeux peints à l'avant des bateaux chinois.

- Je ne comprends pas très bien...

- Ces yeux permettent au bateau de se diriger. Borgne, il échouera.

- Oh, oh !..

- Cela vous étonne ? Eh, parbleu, moi aussi. Mais au fond...

L'association la plus sérieuse, celle en laquelle vous avez le plus de confiance, dites-vous bien qu'elle sera prête, le moment venu, à tout lâcher, pour aller chercher un œil peint sur un morceau de bois.

Et, voyant que je souris :

- Vous croyez que je généralise, que j'exagère. Vous verrez, vous verrez... Des faits de ce genre, Borodine et Garine vous en citeront cent...

- Vous connaissez bien Garine ?

- Mon Dieu, nous avons travaillé ensemble... Que voulez-vous que je vous dise ?.. Vous connaissez son action comme directeur de la Propagande ?

- À peine.

- Oh ! c'est... Non : il est difficile d'expliquer cela. Vous savez que la Chine ne connaissait pas les idées qui tendent à l'action ; et elles la saisissent comme l'idée d'égalité saisissait en France les hommes de 89 : comme une proie. Peut-être en est-il ainsi dans toute l'Asie jaune ; au Japon, quand les conférenciers allemands ont commencé la prédication de Nietzsche, les étudiants fanatisés se sont jetés du haut des rochers. À Canton, c'est plus obscur, et peut-être même plus terrible. L'individualisme le plus simple était insoupçonné. Les coolies sont en train de découvrir qu'ils existent, simplement qu'ils existent...



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