
Il y a une idéologie populaire, comme il y a un art populaire, qui n'est pas une vulgarisation, mais
autre chose... La propagande de Borodine a dit aux ouvriers et aux paysans : « Vous êtes des types épatants parce que vous êtes ouvriers, parce que vous êtes paysans et que vous appartenez aux deux plus grandes forces de l'État. » Cela n'a pas pris du tout. Ils ont jugé qu'on ne reconnaît pas les grandes forces de l'État à ce qu'elles reçoivent des coups et meurent de faim. Ils avaient trop l'habitude d'être méprisés en tant qu'ouvriers, en tant que paysans. Ils craignaient de voir la Révolution finir, et de rentrer dans ce mépris dont ils espèrent se délivrer. La propagande nationaliste, celle de Garine, ne leur a rien dit de ce genre ; mais elle a agi sur eux d'une façon trouble, profonde, - et imprévue - avec une extraordinaire violence, en leur donnant la possibilité de croire à leur propre dignité, à leur importance si vous préférez. Il faut voir une dizaine de tireurs de pousses, avec leurs binettes de chats narquois, leurs loques et leurs chapeaux en paille de chaise, faire le maniement d'armes comme volontaires, entourés d'une foule respectueuse, pour soupçonner ce que nous avons obtenu. La révolution française, la révolution russe ont été fortes parce qu'elles ont donné à chacun sa terre ; cette révolution-ci est en train de donner à chacun sa vie. Contre cela, aucune puissance occidentale ne peut agir... La haine, on veut tout expliquer par la haine ! Comme c'est simple ! Nos volontaires sont fanatiques pour bien des raisons, mais d'abord parce qu'ils ont maintenant le désir d'une vie telle qu'ils... qu'ils ne peuvent plus que cracher sur celle qu'ils avaient, quoi ! Borodine n'a peut-être pas encore bien compris cela...
- Ils s'entendent bien, les deux grands manitous ?
- Borodine et Garine ?
J'ai d'abord l'impression qu'il ne veut pas me répondre ; mais non : il réfléchit. Son visage, ainsi, est très fin. Le soir s'étend. Au-dessus du bruit du moteur de l'auto, on n'entend plus que le sifflement rythmé des cigales. Les rizières filent toujours des deux côtés de la route ; sur l'horizon, un aréquier se déplace lentement.