
Une fois encore, son regard fouilla l’obscurité de la chambre.
Si mon couteau rendait la liberté à ces peuples, feraient-ils de moi leur messie ?
Leto se retourna nerveusement sur sa couche.
Stilgar soupira. Jamais il n’avait connu ce grand-père qui avait donné son nom à l’enfant. Mais nombreux étaient ceux qui considéraient que Muad’Dib avait hérité de sa force morale. Se pouvait-il que ce sens terrifiant de la droiture saute maintenant une génération ? Stilgar était incapable de répondre à une telle question.
Le Sietch Tabr est mien, songea-t-il. J’en demeure le maître. Pour les Fremen, je suis le Naib. Et, sans moi, il n’y aurait pas eu de Muad’Dib. A présent, il y a ces enfants jumeaux… Par Chani, qui est leur mère et fille de ma race, mon sang coule dans leurs veines. Je suis avec Muad’Dib, et Chani, ainsi qu’avec tous les autres. Qu’avons-nous fait à notre univers ?
Stilgar n’aurait su dire pourquoi de telles pensées lui venaient ainsi dans la nuit, ni pour quelle raison il se sentait à ce point coupable. Il s’accroupit dans les replis de sa robe. La réalité ne ressemblait absolument pas au rêve.
Le Désert Ami qui, autrefois, se déployait d’un pôle à l’autre, était désormais réduit de moitié. Le paradis immense et verdoyant promis par les légendes n’avait apporté que le doute. Non, ce n’était pas le rêve. Et, en même temps que ce monde, Stilgar avait changé. Jamais le chef de sietch n’avait été cet homme aux pensées complexes ; il n’avait pas connu toutes ces choses, le pouvoir et les conséquences formidables des plus infimes décisions. Même en cet instant, pourtant, il devinait que tout ce savoir, cette nouvelle subtilité appartenaient à une mince couche de vernis qui recouvrait un bloc solide et dense de connaissance pareil à du métal. Et c’était vers ce bloc plus ancien que se détournaient ses pensées, attirées par un retour à de plus saines valeurs.
