
Justine caressée étant enfant par la couturière de sa mère, s’imagina que cette femme serait sensible à son sort, elle fut la trouver, elle lui raconta sa malheureuse position, lui demanda de l’ouvrage et en fut durement rejetée…
– Oh, ciel! dit cette pauvre petite créature, faut-il que le premier pas que je fais dans le monde ne me conduise déjà qu’aux chagrins… cette femme m’aimait autrefois, pourquoi donc me repousse-t-elle aujourd’hui?… Hélas, c’est que je suis orpheline et pauvre… c’est que je n’ai plus de ressource dans le monde et qu’on n’estime les gens qu’en raison des secours, ou des agréments que l’on s’imagine en recevoir.
Justine voyant cela fut trouver le curé de sa paroisse, elle lui demanda quelques conseils, mais le charitable ecclésiastique lui répondit équivoquement que la paroisse était surchargée, qu’il était impossible qu’elle pût avoir part aux aumônes, que cependant si elle voulait le servir, il la logerait volontiers chez lui; mais comme en disant cela le saint homme lui avait passé la main sous le menton en lui donnant un baiser beaucoup trop mondain pour un homme d’Église, Justine qui ne l’avait que trop compris se retira fort vite, en lui disant:
– Monsieur, je ne vous demande ni l’aumône, ni une place de servante, il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire solliciter ces deux grâces, pour en être encore réduite là; je vous demande les conseils dont ma jeunesse et mon malheur ont besoin, et vous voulez me les faire acheter par un crime…
Le curé révolté de ce terme ouvre la porte, la chasse brutalement, et Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu’elle est condamnée à l’isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue une petite chambre garnie, la paye d’avance et s’y livre tout à l’aise au chagrin que lui inspirent son état et la cruauté du peu d’individus auxquels sa malheureuse étoile l’a contrainte d’avoir affaire.
