
Le lecteur nous permettra de l’abandonner quelque temps dans ce réduit obscur, pour retourner à Juliette et pour lui apprendre le plus brièvement possible comment du simple état où nous la voyons sortir, elle devint en quinze ans femme titrée, possédant plus de trente mille livres de rentes, de très beaux bijoux, deux ou trois maisons tant à la campagne qu’à Paris, et pour l’instant, le cœur, la richesse et la confiance de M. de Corville, conseiller d’État, homme dans le plus grand crédit et à la veille d’entrer dans le ministère…
La route fut épineuse… on n’en doute assurément pas, c’est par l’apprentissage le plus honteux et le plus dur, que ces demoiselles-là font leur chemin, et telle est dans le lit d’un prince aujourd’hui qui porte peut-être encore sur elle les marques humiliantes de la brutalité des libertins dépravés, entre les mains desquels son début, sa jeunesse et son inexpérience la jetèrent.
En sortant du couvent, Juliette fut tout simplement trouver une femme qu’elle avait entendu nommer à cette amie de son voisinage qui s’était pervertie et dont elle avait retenu l’adresse; elle y arrive effrontément avec son paquet sous le bras, une petite robe en désordre, la plus jolie figure du monde, et l’air bien écolière; elle conte son histoire à cette femme, elle la supplie de la protéger comme elle a fait il y a quelques années de son ancienne amie.
– Quel âge avez-vous, mon enfant? lui demande Mme Du Buisson.
– Quinze ans dans quelques jours, madame.
– Et jamais personne…
– Oh non, madame, je vous le jure.
– Mais c’est que quelquefois dans ces couvents un aumônier… une religieuse, une camarade… il me faut des preuves sûres.
