
Tatiana s’aventura sur la surface blanche, la crevant à chaque pas, ses bottes faisant gicler l’eau – de l’eau salée, qui se répandait sur la glace fraîche, la dissolvant, soulevant un nuage de givre. Une vision : la Dame du Lac, de chair et de sang, trop lourde pour marcher sur l’eau.
Mais la mare ne faisait que quelques centimètres de profondeur. Elle couvrait à peine le chaussant de ses grosses bottes. Tatiana se pencha en soulevant son masque, mit le bout d’un de ses doigts gantés dans l’eau et le porta à ses lèvres d’une impossible beauté. Qui se crispèrent en une grimace rectangulaire. Elle renvoya la tête en arrière et éclata de rire.
— Dieu du Ciel ! Venez goûter, Michel ! Mais allez-y doucement, je vous préviens : c’est épouvantable !
Il s’approcha donc lourdement, à travers la glace, sur le sable humide de la mare. Un éléphant dans un magasin de porcelaine.
— Goûtez-moi ça. C’est cinquante fois plus salé que la mer !
Michel se pencha, mit son doigt dans l’eau. Incroyable qu’elle soit encore liquide, par ce froid mortel ! Il porta son doigt à sa bouche, goûta prudemment… Un feu glacial ! Ça brûlait comme de l’acide.
— Doux Jésus ! s’exclama-t-il en recrachant machinalement. Ce n’est pas toxique ?
Un alcali mortel, ou un lac d’arsenic…
— Non, non ! fit-elle en riant. Ce n’est que du sel. Cent vingt-six grammes par litre. L’eau de mer n’en contient que trois grammes sept au litre. C’est incroyable.
Tatiana, qui était géochimiste, secouait la tête, l’air stupéfaite. Ce genre de chose était son travail. Michel lut en elle une autre beauté, masquée, mais parfaitement claire.
— Du sel porté à un pouvoir supérieur, dit-il distraitement.
Du concentré. Et si c’était pareil dans la colonie martienne ? Soudain l’idée qui l’avait vaguement effleuré se cristallisa. L’isolement concentrerait le dosage de sel marin caractéristique de l’humanité en une mare empoisonnée.
