— Vous m’obligeriez en venant dîner chez moi ce soir, poursuivit Maeleström.

Mon premier mouvement fut de refus. Vous savez tous que la vie est courte et qu’on ne peut la perdre en des dîners chiatoires en compagnie d’un Suédois momifié, quand bien même il vous a flanqué le prix Nobel de littérature. L’ingratitude est souvent un gain de temps, elle représente donc un bien inestimable pour nous autres mortels auxquels il est si chichement mesuré.

Je prétendis des obligations antérieures dont il ne fut pas dupe. Certains individus jouissent d’une perspicacité qui les rend infréquentables. Lui avait le don de lire le mensonge à l’œil nu. Mais, comme il était d’un naturel courtois, il se donna la peine de me faire valoir d’autres raisons que son scepticisme pour me convaincre.

— Cher lauréat, me dit-il, je me doute qu’un garçon aussi séduisant et avenant que vous l’êtes a ses soirées retenues, pourtant il me serait agréable que vous vous dégageâtes, ce soir, de vos obligations. J’aimerais pouvoir vous donner l’assurance que vous trouverez sous mon toit une épouse ravissante et de quarante ans ma cadette, voire une fille à marier belle comme l’idée qu’on se fait à l’étranger des jeunes Suédoises, hélas, je suis célibataire. Ce que j’ai à vous proposer d’alléchant, mon jeune maître, c’est un mystère. Je n’ignore point que vous êtes l’un de ces princes de l’enquête dont les hauts faits ricochent à travers le monde, et c’est à cet aspect de votre personnage que je fais appel.

Ayant achevé cette phrase quelque peu ampoulée, mais flatteuse, M. Maeleström tira un mouchoir de ses basques, y déposa de discrets résidus, sans cesser de me fixer par-dessus cette opération. Un charme étrange, plus exactement « mystérieux », se dégageait de lui en même temps que ses expectorations. Une douceur captivante, teintée de détresse. Or, malgré le cynisme dont j’essaie de me caparaçonner, je suis sensible aux détresses, surtout lorsqu’elles sont muettes.



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