
J’acceptai donc.
Et pris congé de Sa Majesté.
Bien que viscéralement réfractaire à toute forme de monarchie, fût-elle constitutionnelle, je dois reconnaître que Pilaf III Adolphe est un monarque charmant. On le sent farouchement contre la voie dynastique et bien ennuyé d’en avoir été frappé. Il me confia discrètement, et ce dans un français bien venu, que sa vocation profonde était l’automobile et qu’il rêvait d’une révolution qui le rendrait garagiste. Je lui répondis que les temps nouveaux travaillaient à l’accomplissement de ses désirs, le remerciai pour sa confiance, son chèque et son discours, déclarai à haute voix que ce prix qui m’était décerné emmerdait André Malraux mais honorait la France, et finis par suivre Gustav Maeleström jusqu’à son automobile.
Je fus à moitié surpris de voir se ranger au bas du perron une très ancienne Mercedes Benz d’avant-guerre, sombre et solide comme la ligne Siegfried, et pilotée par un chauffeur blond en livrée blanche qui ressemblait à un SS de cérémonie. Un tel véhicule convenait parfaitement au personnage de Maeleström. L’intérieur en était de cuir épais et sentait bon le cuir épais.
Nous partîmes dans les vapeurs fantomatiques du soir, comme en un roman de Mme Selma Lagerlöf (laquelle, rappelons-le, m’a devancé au palmarès du Nobel de littérature).
En cours de route, Maeleström parla peu. Cependant, malgré son mutisme, il ne me parut pas lointain. Ce diable d’homme parvenait à rester présent en silence, ce qui est une sorte de tour de force chez les mammifères évolués que nous sommes.
— Je pense, murmura-t-il seulement, alors que nous longions un lac aux berges givrées, je pense que vous ne regretterez pas votre soirée.
L’avenir immédiat devait ratifier cette promesse. Avec le recul, je suis en mesure d’affirmer qu’effectivement, je ne la regrette pas. Et que j’aurais eu grandement tort de la sacrifier à quelque gourgandine blonde de boîte de nuit stockholmaise.
