
– Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu.
– Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.
Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince comprit qu'il avait été trop loin.
– Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés; voilà mon sentiment.
– Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi grand cœur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous me menez à la victoire; cependant… mais non, monseigneur.
– Quoi?
– Non, je veux et dois me taire.
– Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.
– Alors en particulier, monseigneur.
– En particulier?
– Oui, s'il plaît à Votre Altesse.
Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente de François.
