Mes intuitions, qui procédaient d’une certaine connaissance de la nature humaine, devaient bientôt se changer en une certitude fondée sur des preuves irréfutables. Je découvris chez un tailleur de pierres de Saint-Jean-des-Bois divers papiers concernant la Barbe-Bleue; entre autres son livre de raison et une plainte anonyme contre ses meurtriers, a laquelle, pour des motifs que j’ignore, il ne fut jamais donné suite. Ces documents me confirmèrent dans l’idée qu’il fut bon et malheureux et que sa mémoire succomba sous d’indignes calomnies. Dès lors, je considérai comme un devoir d’écrire sa véritable histoire, sans me faire aucune illusion sur le succès d’une telle entreprise. Cette tentative de réhabilitation est destinée, je le sais, à tomber dans le silence et l’oubli. Que peut la vérité froide et nue contre les prestiges étincelants du mensonge?

II

Vers 1650 résidait sur ses terres, entre Compiègne et Pierrefonds, un riche gentilhomme, nommé Bernard de Montragoux, dont les ancêtres avaient occupé les plus grandes charges du royaume; mais il vivait éloigné de la Cour, dans cette tranquille obscurité, qui voilait alors tout ce qui ne recevait pas le regard du roi. Son château des Guillettes abondait en meubles précieux, en vaisselle d’or et d’argent, en tapisseries, en broderies, qu’il tenait renfermés dans des garde-meubles, non qu’il cachât ses trésors de crainte de les endommager par l’usage; il était, au contraire, libéral et magnifique. Mais en ces temps-là les seigneurs menaient couramment, en province, une existence très simple, faisant manger leurs gens à leur table et dansant le dimanche avec les filles du village. Cependant ils donnaient, à certaines occasions, des fêtes superbes qui tranchaient sur la médiocrité de l’existence ordinaire. Aussi fallait-il qu’ils tinssent beaucoup de beaux meubles et de belles tentures en réserve. C’est ce que faisait M. de Montragoux.



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