Sitôt qu’elle fut épousée, cette gardeuse d’oies, mordue par une folle ambition, ne rêva plus que grandeurs nouvelles et nouvelles splendeurs. Elle ne trouvait point ses robes de brocart assez riches, ses colliers de perles assez beaux, ses rubis assez gros, ses carrosses assez dorés, ses étangs, ses bois, ses terres assez vastes. La Barbe-Bleue, qui ne s’était jamais senti d’ambition, gémissait de l’humeur altière de son épouse; ne sachant, dans sa candeur, si le tort était de penser glorieusement comme elle ou modestement comme lui, il s’accusait presque d’une médiocrité d’humeur qui contrariait les nobles désirs de sa compagne, et, plein d’incertitude, tantôt il l’exhortait à goûter avec modération les biens de ce monde, tantôt il s’excitait à poursuivre la fortune au bord des précipices. Il était sage, mais chez lui l’amour conjugal l’emportait sur la sagesse. Gigonne ne pensait plus qu’à paraître dans le monde, à se faire recevoir à la Cour, et à devenir la maîtresse du roi. N’y pouvant parvenir, elle sécha de dépit, et en prit une jaunisse dont elle mourut. La Barbe-Bleue, tout gémissant, lui éleva un tombeau magnifique. Ce bon seigneur, abattu par une si constante adversité domestique, n’aurait peut-être plus choisi d’épouse; mais il fut lui-même choisi pour époux par demoiselle Blanche de Gibeaumex, fille d’un officier de cavalerie qui n’avait qu’une oreille; il disait avoir perdu l’autre au service du roi. Elle avait beaucoup d’esprit, dont elle se servit à tromper son mari. Elle le trompa avec tous les gentilshommes des environs. Elle y mettait tant d’adresse qu’elle le trompait dans son château et jusque sous ses yeux sans qu’il s’en aperçût. La pauvre Barbe-Bleue se doutait bien de quelque chose, mais il ne savait pas de quoi. Malheureusement pour elle, mettant toute son étude à tromper son mari, elle n’était pas assez attentive à tromper ses amants, je veux dire à leur cacher qu’elle les trompait les uns avec les autres. Un jour elle fut surprise, dans le cabinet des princesses infortunées, en compagnie d’un gentilhomme qu’elle aimait, par un gentilhomme qu’elle avait aimé et qui, dans un transport de jalousie, la perça de son épée.


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