
Au bout d’un moment de ce régime, je sens un tendre apaisement dans mon armature et je me décide à bigler le paysage.
Tous ces vert-de-gris qui galimafrent me font mal aux seins.
Ça parle teuton dans la cabane et c’est une langue qui me fatigue le tympan. Je cherche un visage reposant dans l’assistance et je finis par en découvrir un. C’est celui d’une jeune personne qui mange à l’autre extrémité de la salle.
Je la regarde, elle me regarde et, brusquement, je comprends qu’il s’agit de la souris qui a glissé l’appareil photographique dans ma poche tout à l’heure.
Mon premier réflexe est de me lever et d’aller lui demander des explications. Mais elle a dû percer mes intentions car, discrètement, elle me fait un signe. Est-ce bien un signe d’intelligence et, si oui, signifie-t-il bien, comme je le suppose : Ne bougez pas, nous ne nous connaissons pas.
Oui, pas d’erreur possible. Tout son être crie : Attention ! danger !
Je me penche sur mon assiette et j’attaque ma portion de moules aux frites que le serveur vient de déposer devant moi.
Du danger ! Il y en a dans l’air de ce restaurant comme dehors il y a du sable dans le vent. Ça le pue à plein nez ! Je m’y connais car voilà une odeur qui m’est familière.
Du coin de l’œil, par-dessus ma bouteille — ma seconde — je renouche la môme-caméra. Elle est tellement jolie que les tramways doivent s’arrêter pour lui laisser traverser la rue.
Elle est brune, mais avec des reflets roux. Sa peau est mate, avec, me semble-t-il, quelques taches de rousseur autour du nez qui lui confèrent une sorte de charme désuet. Elle a de beaux yeux gris et une bouche qui semble avoir été dessinée au pinceau par un artiste chinois. Bref, c’est exactement le genre de poupée qu’un type de mon calibre aime à trouver dans ses godasses le matin de Noël. Si ça n’était pas la guerre, j’en risquerais l’abordage et j’essaierais de lui faire une conférence sur l’amour, avec projections.
