Je marche en direction de la plage, en descendant de temps à autre du trottoir, afin de laisser la place aux Allemands qui se baguenaudent.

Plus je m’approche de l’eau, plus je la trouve vénéneuse d’aspect. Cette fin de journée est plus triste qu’une carte de rationnement. Il y a du gris partout. Le soleil couchant lui-même semble vide et éteint. Il doit en avoir marre d’éclairer ce monde à la gomme et je le comprends.

Le soleil préfère les petits oiseaux aux torpilles et il aime mieux fabriquer des fleurs plutôt que des asticots.

Un vent aigre souffle en rafales, chargé de ce damné sable qui me donne des yeux d’épagneul breton. Bref, ce coin de la côte belge, en cette année 43, est un tout petit peu moins gai que le pénitencier de Sing Sing. Il faut vraiment y être né ou bien avoir à y remplir une mission importante — et c’est mon cas — pour y séjourner.

Mentalement, je me répète l’adresse que le major Parkings m’a donnée : Camille Slaak, L’Albatros. L’Albatros, c’est, paraît-il, un bistrot dont est propriétaire mon correspondant.

Je me rancarde auprès d’un marchand de vélos de la rue principale et il me désigne une ruelle qui va à la plage.

— Ça est là, me fait-il avec un bon sourire qui reflète autant d’intelligence qu’une portion de brie.

Je dis merci-bien-vous-êtes-bien-aimable et je m’engage dans la voie indiquée. L’Albatros est une petite boîte du genre sélect, avec une devanture en marbre rose pareille à un caveau de famille bourgeoise et une enseigne peinte en bleu lavande sur fond rose bonbon.

J’entre. C’est gentil, probablement à cause du bar verni qui fait penser à l’intérieur d’un yacht. Il y a des flacons versicolores sur les étagères et je me promets de leur faire une visite de politesse dans un très proche avenir. À moins qu’ils ne contiennent que de la flotte colorée, comme les bocaux de pharmaciens.



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