L’idée de se servir d’un camion pour quitter le Grand Magasin venait de Masklinn. Il découvrit, chose étrange, que mettre au point la méthode par laquelle on pourrait conduire le gigantesque camion était la partie la plus facile de l’opération. Le plus dur, c’était de convaincre les gens qu’ils pouvaient y arriver.

Il n’était pas le chef. Il aurait bien aimé, pourtant. Un chef relève le menton et agit bravement. Masklinn n’était capable que de discutailler, de convaincre et, de temps en temps, de mentir un tout petit peu. Il avait découvert qu’on convainc plus facilement les gens de faire quelque chose quand on a su les persuader que l’idée venait d’eux.

L’idée ! Voilà le point le plus difficile. Et des idées, il leur en fallait beaucoup. Ils devaient apprendre à coopérer. Ils devaient apprendre à lire. Ils devaient se persuader que les femmes gnomes étaient… bon, disons, presque aussi intelligentes que les hommes (cela dit, tout le monde savait que c’était une notion absurde et que, si on laissait trop réfléchir une femme, sa cervelle se mettait à surchauffer).

Enfin, bref, tout se passa comme prévu. Le camion quitta le Grand Magasin juste avant que l’édifice ne soit mystérieusement ravagé par un incendie et, sans trop causer de dégâts, gagna la campagne.

Là, les gnomes aboutirent à une carrière abandonnée, creusée à flanc de colline, et s’installèrent dans les bâtiments en ruine. Et en ce lieu, ils le sentirent bien, Tout Irait désormais pour le Mieux. Il y aurait, avaient-ils entendu dire, des Lendemains qui Chantent.

Bien entendu, la plupart des gnomes ignoraient à quoi ressemble un Lendemain, qu’il vocalise ou pas, et, s’ils l’avaient su, ils auraient su par la même occasion que le problème des lendemains qui chantent, c’est qu’ils se terminent souvent par un temps couvert. Ponctué d’averses éparses.



2 из 139