Les mots moururent sur ses lèvres tandis que ses yeux avaient l’air de fixer, par-delà l’épaisse muraille de pierre, la vision qu’il se remémorait. Le préfet entendait faiblement le vent se lamenter au-dehors, où le crépuscule était tombé. Il frissonna. L’endroit était beaucoup trop septentrional pour que l’existence y fût tolérable. « Eh bien ? finit-il par demander. Qu’est-ce qui est arrivé ?

— J’ai couru, j’ai couru ! J’ai eu si peur ! » Le vieil homme s’effondra en pleurnichant sur son siège en pierre.

Moragha se tourna vers Lagha. « C’est pour cela que tu me fais perdre mon temps, citoyen ? Ignores-tu que le prince impérial » — ce stupide Profane ! — « sera demain l’hôte de la préfecture de Bodgaru ? J’ai mieux à faire que d’écouter les divagations de ton idiot du village ! »

La courtoisie de Lagha s’altéra imperceptiblement. « Seigneur préfet, Hugo a quelques… problèmes, mais il appartient à mon association depuis près de trente ans, et je ne crois pas que durant tout ce temps il ait jamais raconté des histoires. » L’intéressé restait assis et regardait à terre d’un air lugubre. « Vraiment, monseigneur, je crois qu’il a vuquelque chose là-haut.

— Des squatters ? demanda Prou.

— Je n’en sais rien, messire. Mais il se passe des choses bizarres. Ce sont des créatures très étranges, au dire de Hugo. C’est pourquoi j’ai pensé que le seigneur préfet tiendrait peut-être à vous charger de sonder les collines. S’il y avait là-haut un certain nombre de squatters du Pays des Neiges, vous les repéreriez. Et, si ces créatures étaient d’une espèce différente… » il laissa sa phrase en suspens.


Moragha se demanda fugitivement pour quelle raison la malchance s’acharnait à ce point sur lui. Si le prince impérial n’était qu’un lourdaud incapable, une tache sur l’honneur de la famille royale, il n’en restait pas moins le premier dans l’ordre de succession, et demain il venait visiter la préfecture.



4 из 196