Comme la plupart des bénéficiaires de ce philtre étaient allés par le fond bien avant d’avoir pu l’essayer, Holy Tong s’était forgé une réputation de docteur-miracle à peu de frais. Un bonheur ne venant jamais seul, l’Intelligence Service avait eu vent de l’intéressante clientèle du Chinois. Holy adorait bavarder. Il s’était fait une joie de raconter tout ce que ses dangereux patients lui confiaient sur leur lit de douleur. D’autant qu’à chacune de leurs rencontres, ses nouveaux amis avaient l’élégance de laisser à sa disposition quelques jeunes Chinoises largement affranchies des tabous moraux de l’ancienne Chine.

Tout s’était merveilleusement bien passé, jusqu’au jour où la Kempetaï – la gestapo japonaise – était venue poliment lui retirer un amiral des mains, au moment où il expliquait à Holy le plan de sa prochaine bataille. Le Chinois avait offert comme alternative de donner le nom de son contact, ou de passer la nuit avec un tigre du Bengale qui avait déjà le ventre plein de traîtres.

Or, Holy était affreusement douillet. On ne se refait pas.

Du côté anglais, les bavardages d’Holy s’étaient soldés par quelques tortures assez déplaisantes et deux Victoria Cross, à titre posthume.

La vie de Holy Tong ne valait plus une pousse de bambou lorsque l’ultime amiral japonais de passage à Hong-Kong lui avait appris, entre deux piqûres, où se trouvaient les derniers sous-marins nippons, cauchemar des Anglais et des Américains… On avait donc passé l’éponge sur sa peccadille et gratifié même de quelques décorations et d’un passeport anglais.

Ses principaux clients étant morts, il avait dû se refaire une clientèle locale, ce qui n’avait pas été très difficile.

À cinquante-cinq ans, Holy Tong possédait une superbe villa dans Austin Road – une voie tranquille, tout en haut du funiculaire de Victoria Peak, jouissant d’une vue fabuleuse sur la baie –, des intérêts dans plusieurs salles de spectacles de Kowloon, un compte en banque en Suisse, un bar chic de Hong-Kong – l’Ascot – la concession de la cantine du consulat américain et, bien entendu, son passeport anglais qui lui permettait de s’envoler vers des cieux plus cléments le jour où les communistes n’auraient plus envie de jouer au chat et à la souris…



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