
CHAPITRE V
Une Chinoise grassouillette et sans âge était assise derrière un bureau vétuste, au centre de la pièce aux murs ripolinés. Impossible de savoir si l’odeur de formol venait d’elle ou des murs. Elle leva un regard indifférent sur Malko, impeccable dans son complet d’alpaga noir et demanda en excellent anglais :
— Vous recherchez un disparu, sir ? Quel est son nom ?
Malko soupira mentalement. Il était devenu depuis deux jours le meilleur client de la morgue de Kowloon, un petit bâtiment bas et sale dans Po-chang Street, au cœur du quartier populaire de Tokwa-wan. Trois fois par jour il devait recommencer le même cycle de questions et d’employés polis, finissant toujours dans ce bureau qui n’était jamais occupé par la même personne. Mais, la réponse était toujours la même : non, on n’avait pas identifié le corps de M. Cheng Chang, et il n’était pas certain qu’on y parvienne étant donné l’état des corps. Certains cercueils avaient été remplis avec un peu de chair et d’os et beaucoup de sable… Néanmoins, il ne fallait pas désespérer.
La politesse chinoise était sans faille.
Tout le monde à Hong-Kong semblait avoir oublié l’accident du Bœing. Sauf la China Airlines qui avait promis une prime de cent mille dollars Hong-Kong à qui fournirait des éléments permettant d’identifier le ou les saboteurs.
Personne ne s’était encore présenté.
Cette fois Malko était particulièrement énervé. Un nouveau typhon s’annonçait, le temps avait brusquement changé, avec un vent trop chaud pour la saison ; de lourdes nuées planaient sur les contreforts des Nouveaux-Territoires et il faisait une température à ne pas mettre une salamandre dehors. Il dut faire appel à tout son atavisme de bonne éducation pour répondre calmement :
— M. Cheng Chang de Kowloon.
Il lui sembla que la Chinoise cillait imperceptiblement. À moins que cela ne soit une fantaisie du ventilateur posé sur le bureau. Mais, au lieu de lui conseiller de repasser le lendemain, l’employée sourit et sa main fuselée lui désigna l’unique chaise de bois :
