
J’avais, songeai-je, passé dans cette pièce une bonne partie de vingt ans de ma vie. L’endroit était une serre réaménagée donnant sur le jardin. Elle était construite sur une élégante armature de fer forgé peint en blanc et avait jadis offert une vue passable du fleuve ; mais j’en avais depuis longtemps obturé les fenêtres pour m’assurer d’un éclairage constant et dissuader les regards curieux de mes voisins. Mes divers outils et instruments peuplaient confusément cette obscurité huileuse et me rappelaient à présent les énormes machines entrevues dans les cavernes des Morlocks. Je me demandai si je n’avais pas en moi-même un peu de la fibre morbide d’un Morlock ! À mon retour, décidai-je, je jetterais les planches à bas et reconstituerais la verrière, faisant de cette pièce un havre de lumière éloï plutôt qu’une fosse de ténèbres morlock.
Je me dirigeai alors vers la Machine transtemporelle.
Cette chose volumineuse et dissymétrique était adossée au côté nord-ouest de l’atelier – à l’endroit où, à huit cents millénaires de là, les Morlocks l’avaient entraînée dans leurs tentatives pour m’emprisonner à l’intérieur du piédestal du Sphinx Blanc. Je la ramenai à grand-peine dans le coin sud-est du laboratoire, là où je l’avais construite. Cela fait, je me penchai et, dans la pénombre, discernai les quatre compteurs chronométriques qui enregistraient le passage du véhicule dans les rangs statiques des jours de l’Histoire ; il va sans dire qu’à présent toutes les aiguilles indiquaient zéro, car la machine était retournée dans son temps d’origine. À côté de cette rangée de cadrans se trouvaient les deux manettes qui commandaient l’engin, l’une pour l’avenir, l’autre pour le passé.
