
Je présente ce récit sans autres commentaires.
S. B.
juillet 1994
PROLOGUE
Au matin du vendredi qui suivit mon retour du futur, je m’éveillai, longtemps après l’aube, du plus profond des sommeils sans rêves.
Je sortis du lit et ouvris brusquement les rideaux. Le soleil, comme à son habitude, s’élevait paresseusement dans le ciel et je me rappelai la manière dont l’astre du jour, sous la perspective accélérée du voyage transtemporel, traversait carrément l’horizon d’un bond ! Mais à présent, semblait-il, j’étais englué une fois de plus dans un temps qui s’écoulait goutte à goutte, tel un insecte dans un suintement d’ambre.
Sous mes fenêtres s’accumulaient les bruits matinaux de Richmond : sabots des chevaux, fracas des roues sur les pavés, portes qu’on claque. Un tramway à vapeur, crachant fumée et étincelles, descendait pesamment Petersham Road et les cris de mouette des marchands des quatre-saisons me parvenaient sur les ailes du vent. Je surpris mes pensées à dériver loin de mes pittoresques aventures transtemporelles et à redescendre sur un plan plus terre à terre : j’examinai le contenu de la Pall Mall Gazette de la veille, pris note des fluctuations boursières et caressai l’espoir que le courrier du matin m’apportât le tout dernier numéro de l’American Journal of Science, lequel contiendrait quelques-unes de mes spéculations à propos des découvertes faites par A. Michelson et E. Morley sur certaines particularités de la lumière et dont cette publication avait rendu compte quatre ans plus tôt, en 1887…
Et ainsi de suite ! Les détails de la routine quotidienne accaparaient mon esprit et, par contraste, le souvenir de mon aventure dans le futur en devenait fantasmagorique, voire absurde. En y réfléchissant alors, je trouvai que toute cette expérience avait eu comme une qualité hallucinatoire, quasi onirique : il y avait eu cette impression de chute précipitée, le caractère flou de tout ce qui est associé au voyage dans le temps et, enfin, mon plongeon dans le monde cauchemardesque de l’an 802 701.
