L’emprise de l’ordinaire sur nos imaginations est remarquable. Debout dans cette chambre, en pyjama, je sentis revenir un peu de cette incertitude qui m’avait finalement assailli cette nuit-là et me mis à douter de l’existence même de la Machine à voyager dans le temps ! Et ce, malgré mes souvenirs très précis des deux ans de ma vie que j’avais passés à la construire, sans parler des deux décennies précédentes, pendant lesquelles j’avais délicatement déduit la théorie du voyage transtemporel des anomalies que j’avais observées lors de mes études de l’optique physique.

Je me repenchai sur ma conversation avec mes compagnons lors du dîner de la veille – d’une certaine manière, ces quelques heures me semblaient à présent bien plus réelles que tous les jours que j’avais passés dans le futur – et je me souvins des réactions mitigées suscitées par mon récit : il y avait le plaisir collectif d’entendre une bonne histoire, accompagné d’élans de sympathie ou de quasi-dérision, selon le tempérament des uns et des autres, et, autant que je m’en souvinsse, un scepticisme quasi général. Un seul de ces bons amis, que j’appellerai l’Écrivain dans ces pages, avait semblé écouter mes divagations avec un minimum de sympathie et de confiance.

Debout près de la fenêtre, je m’étirai – et mes doutes quant à l’authenticité de mes souvenirs furent violemment ébranlés ! La douleur dans mon dos, aiguë et lancinante, était suffisamment réelle, tout comme les sensations de brûlure dans les ligaments de mes jambes et de mes bras : protestations des muscles d’un homme plus très jeune obligé, contre son habitude, de produire un effort physique. « Eh bien, me dis-je, si ton voyage dans l’avenir était vraiment un rêve – et l’était intégralement, jusqu’à cette nuit sinistre où tu as combattu les Morlocks dans la forêt –, d’où viennent ces crampes et ces courbatures ? As-tu par hasard tourné en rond dans ton jardin en trépignant dans un délire lunatique ? »



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