
— Les Durant dont je traite l’embryon ce matin, dit-il à l’infirmière en souriant, c’est moi qui les ai modelés tous les deux. Ça ne me rajeunit pas.
— Allons, voyons docteur, répondit-elle en tournant la tête. Vous n’êtes pas encore dans la fleur de l’âge, on ne vous donnerait pas cent ans.
Il reporta son attention sur le dossier.
— Oui, mais voici des gamins qui m’apportent leur embryon et je… Il haussa les épaules.
— Vous le leur direz ? Que vous les avez modelés tous les deux aussi ?
— Je ne les verrai sans doute même pas. Vous savez bien comment ça se passe. D’ailleurs, tantôt les gens sont contents de leur modelage… tantôt ils souhaitent un peu plus de ceci, un peu moins de cela. Ils critiquent le chirurgien. Ils ne comprennent pas, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, les problèmes qui se posent dans une salle de modelage.
— Les Durant paraissent parfaitement achevés. Normaux, heureux… un peu trop tracassés par leur fils peut-être, mais…
— Ils appartiennent à l’un des types génétiques les plus réussis. Il tapota le dossier de son index. En voici la preuve : ils ont produit un embryon viable avec un potentiel. Il leva le pouce, le geste traditionnel d’hommage aux Optimhommes.
— Vous pouvez en être fier. Dans ma famille, on ne compte que quinze viables sur cent quatre-vingts essais.
Il fit une moue de commisération tout en se demandant pourquoi il se laissait toujours entraîner dans des conversations de ce genre avec les femmes, les infirmières particulièrement. C’est qu’il subsistait toujours un germe d’espoir. Ce germe était à l’origine des rumeurs les plus folles, il engendrait les charlatans, qui se baptisaient « médecins fécondateurs », et les élixirs de la « vraie fécondité ». C’est lui qui faisait vendre les petites effigies de Calipine Optimhomme, car on prétendait, à tort, qu’elle avait produit un embryon viable. C’était à cause de lui que les statues de la fécondité avaient les pieds usés par les baisers des dévots.
