
Sauf au combat. Par temps de guerre…
Ce n’était pas encore la guerre.
Elle renifla, ajusta le torchon sur la blessure, bloqua seslarmes, fixa son reflet dans la fenêtre. Elle avait gardé son crayon dans lescheveux. Allez, se dit-elle, épluche les pommes de terre… Le reste, tu y penserasplus tard !
En cette matinée de fin mai, alors que le thermomètreaffichait vingt-huit degrés à l’ombre, au cinquième étage, à l’abri sousl’auvent de son balcon, un homme jouait aux échecs. Seul. Il méditait devant unéchiquier. Il poussait le souci de la vraisemblance jusqu’à changer de placequand il changeait de côté de jeu et s’emparait au passage d’une pipe qu’ilsuçotait. Il se penchait, soufflait, soulevait une pièce, la reposait,reculait, soufflait encore, reprenait la pièce, la déplaçait, hochait la têtepuis déposait la pipe et gagnait l’autre chaise.
C’était un homme de taille moyenne, d’allure très soignée,les cheveux châtains, les yeux marron. Le pli de son pantalon tombait droit,ses chaussures brillaient comme juste sorties de la boîte d’origine, sesmanches de chemise retroussées laissaient apparaître des avant-bras et despoignets fins et ses ongles avaient le poli et l’éclat que seule peut donnerune manucure appliquée. Un léger hâle que l’on devinait perpétuel complétaitl’impression de beige blond qui se dégageait de sa personne. Il ressemblait àces figurines en carton que l’on vend en chaussettes et sous-vêtements dans lesjeux d’enfants et que l’on peut vêtir de n’importe quel costume – pilotede l’air, chasseur, explorateur. C’était un homme à glisser dans le décor d’uncatalogue pour inspirer confiance et souligner la qualité du mobilier exposé.
Soudain, un sourire illumina son visage. « Échec etmat, murmura-t-il à son partenaire imaginaire. Mon pauvre vieux ! T’escuit ! Et je parie que t’as rien vu venir ! » Satisfait, il seserra la main à lui-même et modula sa voix pour s’accorder quelquesfélicitations. « Bien joué, Tonio ! Tu as été très fort. »
