Il lui fallut se faire une raison : elle ne lesintéressait pas. Il y avait un moment qu’elle s’en doutait mais, ce jour-là,elle en eut la confirmation. Seul son mariage avec Antoine les avaitémoustillées. En se mariant, elle devenait enfin intelligible. Elle cessaitd’être le petit génie maladroit pour devenir une femme comme les autres, avecun cœur à prendre, un ventre à ensemencer, un appartement à décorer.

Très vite, Madame mère et Iris avaient été déçues :Antoine ne ferait jamais l’affaire. Sa raie était trop nette – aucuncharme –, ses chaussettes trop courtes – aucune classe –, sonsalaire insuffisant et de provenance douteuse – vendre des fusils, c’estinfâmant ! – et surtout, surtout, il était si intimidé par sabelle-famille qu’il se mettait à transpirer abondamment en leur présence. Pasune sudation légère qui aurait dessiné de délicates auréoles sous lesaisselles, mais une abondante suée qui trempait sa chemise et le forçait às’éclipser pour aller s’essorer. Un handicap manifeste qui ne pouvait passerinaperçu et plongeait tout le monde dans l’embarras. Cela ne lui arrivait quedans sa belle-famille. Jamais, il n’avait transpiré chez Gunman and Co. Jamais.« Ce doit être parce que tu vis presque tout le temps au grand air,tentait d’expliquer Joséphine en lui tendant la chemise de rechange qu’elleemportait à chaque réunion familiale. Tu ne pourras jamais travailler dans unbureau ! »

Joséphine eut soudain un élan de pitié envers Antoine et,oubliant la réserve qu’elle s’était promis d’adopter, elle se laissa aller etparla à Iris.

— Je viens de le mettre dehors ! Oh, Iris,qu’est-ce qu’on va devenir ?

— Antoine, tu l’as mis à la porte ? Pour debon ?

— Je n’en pouvais plus. Il est gentil, ce n’est pasfacile pour lui, c’est vrai mais… Je ne supporte plus de le voir rester à nerien faire. J’ai peut-être manqué de courage mais…



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