qu’interrogations et scepticisme. « “L’essor économique et ledéveloppement social de la France aux XIeet XIIe siècles”, mapauvre chérie, mais qui veux-tu que ça intéresse ? Tu ferais mieuxd’écrire une biographie croustillante sur Richard Cœur de Lion ou PhilippeAuguste, ça intéresserait les gens ! On pourrait en faire un film, unfeuilleton ! Rentabiliser toutes ces longues années d’études que j’aifinancées à la sueur de mon front ! » Puis elle sifflait telle unevipère énervée par la lente reptation de son rejeton, haussait les épaules etsoupirait : « Comment ai-je pu mettre au monde une fillepareille ? » Madame mère s’était toujours posé la question. Depuisles premiers pas de Joséphine. Son mari, Lucien Plissonnier, avait l’habitudede répliquer : « C’est la cigogne qui s’est trompée de chou. »Devant le peu d’hilarité que déclenchaient ses interventions, il avait fini parse taire. Définitivement. Un soir de 13 juillet, il avait porté la main àsa poitrine et avait eu le temps de dire : « Il est un peu tôt pourfaire péter les pé-tards » avant de s’éteindre. Joséphine et Iris avaientdix et quatorze ans. L’enterrement avait été magnifique, Madame mère,majestueuse. Elle avait tout orchestré au détail près : les fleursblanches en grandes gerbes jetées sur le cercueil, une marche funèbre de Mozart,le choix des textes lus par chaque membre de la famille. Henriette Plissonnieravait recopié le voile noir de Jackie Kennedy et demandé aux fillettes debaiser le cercueil avant qu’il ne soit glissé en terre.

Joséphine, elle aussi, se demandait comment elle avait pupasser neuf mois dans le ventre de cette femme qu’on disait être sa mère.

Le jour où elle avait été recrutée au CNRS – trois candidats retenus sur centvingt-trois qui se présentaient ! – et qu’elle s’était précipitée autéléphone pour l’annoncer à sa mère et à Iris, elle avait été obligée derépéter, de s’égosiller car ni l’une ni l’autre ne comprenait sonemballement ! CNRS ? Maisqu’allait-elle faire dans cette galère ?



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