– Est revenu au printemps, murmura Lawrence. A fondé sa famille. Elle, je ne la remets pas.

– C'est Proserpine, chuchota Jean Mercier, la fille de Janus et Junon, troisième génération.

– Avec Marcus.

– Avec Marcus, reconnut enfin Mercier. Et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a des louveteaux tout neufs.

– Bien.

– Très bien.

– Combien?

– Trop tôt pour dire.

Jean Mercier prit quelques notes sur un calepin suspendu à sa ceinture, but à sa gourde, et reprit la position sans faire craquer une brindille. Lawrence posa ses jumelles, s'essuya le visage. Il attira à lui la caméra, cadra sur Marcus, enclencha en souriant. Il avait passé quinze ans de sa vie parmi les grizzlis, les caribous et les loups du Canada, arpentant seul les immenses réserves, observant, notant, filmant, tendant la main, parfois, aux plus vieux de ses compagnons sauvages. Pas précisément des rigolos. Une vieille femelle grizzli, Joan, qui venait vers lui, le front bas, se faire gratter la fourrure. Et Lawrence n'avait pas imaginé que la pauvre Europe, étriquée, dévastée et domestiquée, ait quoi que ce soit de correct à lui offrir. Il avait accepté cette mission-reportage dans le Massif du Mercantour avec beaucoup de réticence, histoire de.

Et en fin de compte, il s'éternisait dans ce recoin de montagne, il repoussait son retour. En clair, il traînait. Il traînait pour les loups d'Europe et leur toison grise et minable, parents pauvres et haletants des bêtes touffues et claires de l'Arctique et qui méritaient, à son idée, toute sa tendresse. Il traînait pour les nuées d'insectes, les coulées de sueur, les broussailles carbonisées, la grésillante chaleur des terres méditerranéennes. «Et attends, t'as pas tout vu», lui disait Jean Mercier d'un ton un peu sentencieux, avec cette expression orgueilleuse des habitués, des surcuits, des rescapés de l'aventure solaire. «On n'est qu'en juin.»



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