
Il ne sortait qu'à la fraîche et Lawrence ne voulait pas le rater. Car le vieux père tentait de survivre plutôt qu'il ne chassait. Ses forces déclinantes lui faisaient manquer les proies les plus simples. Lawrence se demandait combien de temps le vieillard allait tenir, comment cela allait finir. Et combien de temps, lui, Lawrence, il allait tenir, avant d'aller braconner quelque viande pour le vieil Augustus, bravant ainsi les Lois du Parc qui voulaient que les animaux se démerdent et crèvent comme aux premiers temps du monde. Si Lawrence apportait un lièvre au vieux, ça n'allait pas déséquilibrer la planète, si? Quoi qu'il en soit, il faudrait le faire sans souffler mot aux collègues français. Les collègues assuraient que donner un coup de main aux bêtes les amollissait et détraquait les lois de la Nature. Certes, mais Augustus était déjà ramolli et les lois de la Nature étaient en dentelle. Alors, ça changeait quoi?
Puis, après avoir avalé pain, flotte et saucisson, Lawrence s'étendait au sol, au frais, mains sous la nuque, et il pensait à Camille, il pensait à son corps et à son sourire. Camille était propre, Camille était parfumée, et surtout, Camille possédait une grâce inconcevable, qui faisait trembler les mains, le ventre et les lèvres. Jamais Lawrence n'aurait imaginé trembler pour une fille aussi brune, aux cheveux raides et noirs, taillés sur la nuque, et qui ressemblait à Cléopâtre. Quand même, pensa-t-il, ça faisait deux mille ans que cette vieille Cléopâtre était morte, mais elle restait encore l'archétype de ces fières filles brunes au nez droit, au cou délicat, au teint pur. Oui, rudement forte, cette vieille Cléopâtre. Et dans le fond, il ne savait rien d'elle, et pas grand-chose de Camille, sauf qu'elle n'était pas reine et qu'elle gagnait sa vie en pratiquant tantôt la musique et tantôt la plomberie.