Ensuite, il devait abandonner ces images qui l'empêchaient de se reposer, et il se concentrait sur le boucan des insectes. Ça abattait un sacré boulot, ces bestioles. L'autre jour, sur les basses pentes, Jean Mercier lui avait montré sa première cigale. Grosse comme un ongle, beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Lawrence, lui, aimait vivre en silence.

Ce matin, il avait vexé Mercier. Mais sans blague, c'était Marcus, tout de même.

Marcus, avec sa touffe jaune à l'encolure. Il promettait, ce loup. Tonique, fureteur, vorace. Lawrence le soupçonnait d'avoir bouffé une bonne quantité d'agneaux, cet automne, dans le canton de Trévaux. Du franc travail de prédateur, avec du sang partout dans les herbages autour des toisons déchiquetées par dizaines, un genre de performance qui mettait les gars du Parc au désespoir. Les pertes avaient été remboursées mais les éleveurs s'échauffaient, s'armaient de chiens d'attaque et, l'hiver dernier, ça avait manqué tourner à la battue générale. Depuis fin février, depuis que les meutes hivernales s'étaient dispersées, c'était l'accalmie. Repos.

Lawrence était du côté des loups. Il estimait que les bêtes avaient honoré la petite terre de France en passant audacieusement les Alpes, comme des ombres solennelles venues du passé. Pas question de les laisser massacrer par les petits hommes surcuits. Mais, comme tout chasseur nomade, le Canadien était un homme prudent. Au village, il ne parlait pas des loups, il restait muet, suivant en cela le précepte de son père: «Si tu veux rester libre, ferme ta gueule.»


Lawrence n'était pas redescendu à Saint-Victor-du-Mont depuis cinq jours. Il avait prévenu Camille qu'il suivrait le vénérable Augustus dans ses chasses nocturnes et désespérées jusqu'à jeudi, avec la caméra infrarouge. Mais le jeudi, les échecs répétés du vieux loup avaient eu raison de la résistance de Lawrence et il avait prolongé sa traque d'une soirée, pour lui trouver de quoi bouffer. Il avait attrapé deux garennes au terrier, leur avait ouvert la gorge d'un coup de couteau et déposé les cadavres sur une des pistes d'Augustus. A l'abri des broussailles, entortillé dans une toile cirée censée retenir son odeur d'homme, Lawrence avait guetté avec anxiété le passage de la maigre bête.



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