Toutes les stèles rectangulaires dépassant le sol d’une vingtaine de centimètres étaient identiques. Et sur chacune d’elle, il n’y avait qu’une inscription : le nom, le grade et la date de la mort.

Sept mille hommes dormaient là leur dernier sommeil. Des Anglais, des Hollandais, des Américains, morts entre 1942 et 1946, de dysenterie, de privations ou sous les balles japonaises. Ils étaient venus à pied de Singapour, en construisant le chemin de fer Singapour-Rangoon, à raison d’un mort par travée. Le pont sur la rivière Kwaï, à lui tout seul, avait coûté trois mille vies. Après la guerre, les alliés avaient recherché tous les tumulus perdus dans la jungle pour rassembler les corps près du pont. Souvent on n’avait pas trouvé grand-chose et les tombes ne renfermaient que quelques débris.

En aval du pont, il y avait un second cimetière, sur la terre ferme, de huit mille tombes. Entre les deux, la charpente métallique qui avait remplacé la passerelle provisoire des Japonais, tremblait deux fois par jour sous le passage des trains.

Oubliés dans la jungle, à cent trente kilomètres de Bangkok, les morts n’avaient pas beaucoup de visites, sauf, de temps à autre, un ancien compagnon de combat, des touristes venus voir le pont ou des gens pour qui ces croix ne comptaient pas beaucoup…

Comme Pong Punnak, par exemple. Superstition à part, il se moquait éperdument des milliers de morts qui reposaient sous ses pieds. Ses petits yeux vifs ne quittaient pas la silhouette d’un homme en chemise blanche, les yeux dissimulés derrière des lunettes noires, qui attendait à l’extrémité nord du cimetière, accroupi près de l’eau.

De temps en temps, il jetait un coup d’œil sur les tombes et Pong s’aplatissait vivement derrière l’arbuste qui le protégeait. Une peur animale commençait à s’infiltrer en lui. Personne ne savait qu’il était là. Contrairement à la plupart des Thaïs qui ont des hanches de garçonnet et sont maigres comme des clous, il était assez corpulent et boudiné dans un complet bon marché, de tissu léger.



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