Soudain une grosse jonque, au pont recouvert de tôle ondulée, surgit au coude de la rivière, large de plus de deux cents mètres, venant droit vers l’homme qui attendait. Elle s’échoua sur le sable et deux hommes, grands et minces, des Thaïs du Nord métissés de Chinois, sautèrent sur l’île. À ce moment, un second personnage qui était resté caché derrière l’homme à la chemise blanche, sortit de sa cachette et s’avança vers les deux hommes. Pong Punnak sentit son cœur se rétrécir dans sa poitrine. Sans penser à essuyer la sueur qui coulait dans ses yeux, il assista à toute la scène, fasciné. Il vit les paquets de billets passer de main en main. Il était si absorbé qu’il sursauta quand le cri du gecko éclata tout près de son oreille.

Le reste se passa très vite. Les quatre hommes se tournèrent dans la direction du cri. Le sursaut de Pong avait fait apparaître un bout de son crâne. Dans la même seconde, le Thaï perçut le second cri du gecko et un appel guttural dans sa propre langue :

— Tue-le !

L’homme à la chemise blanche bondit vers Pong Punnak. Il s’arrêta à quelques mètres du bouquet d’arbres et son bras droit se détendit tandis qu’un objet brillant traversait l’air.

Pong Punnak boula comme un lapin. Il était à cinq mètres de l’arbuste quand le poignard lancé transperça le gros gecko, toujours sur sa tombe. Frappé à mort, le lézard poussa un hurlement prolongé, affreusement humain, un cri d’enfant qu’on torturerait.

En dépit des trente-cinq degrés, une sueur glaciale coula dans le dos du Thaï et il accéléra encore son allure. Il avait moins de trente secondes d’avance pour atteindre son sampan, à l’autre bout du cimetière.

L’homme à la chemise blanche cueillit au passage son arme, l’arrachant du corps du lézard agonisant, et plongea sur les traces du Thaï.



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