
Une sorte de tricycle bâché et pétaradant venait de leur couper la route. Thépin poussa une exclamation :
— Il y a trois ans que le gouvernement veut supprimer les Sam-Los, mais chaque fois, ils vont voir le Roi et lui donnent de l’or…
Les Sam-Los, c’est la plaie de Bangkok : des scooters transformés en taxis à trois roues, ignorant délibérément toutes les règles de la circulation et empestant la ville de leur moteur à deux temps.
Mais Bangkok fut vite loin. La route de Kanchanaburi était bordée de rizières où pataugeaient des buffles noirâtres. Le pays était plat comme la main et la chaleur écrasante. Ils croisèrent une rivière où des filles se lavaient dans leur sarong, très pudiques. Beaucoup plus que Thépin dont la jupe remontait de plus en plus haut. Impudeur des vierges. Pourtant son visage était toujours aussi lisse et aussi froid. D’ailleurs Malko, collé au siège par la chaleur, ne se sentait pas d’humeur spécialement érotique.
Il y avait peu de voitures particulières sur la route mais des files de camions Nissan et Toyota, au chargement hétéroclite, qui jouaient à se faire peur, cédant le pas au tout dernier moment. Plusieurs fois, Malko ferma les yeux tandis que la Mercedes se faufilait entre deux monstres rugissants. Thépin expliqua tranquillement :
— Les Thaïs sont très fatalistes. Et ils n’aiment pas perdre la face.
Fait à la conduite de la jeune fille, Malko somnolait. Encore une étrange mission. Que faisait-il sur cette route perdue avec cette fille ravissante qui aurait été beaucoup mieux avec lui dans un lit ?
Il se réveilla lorsque Thépin annonça :
— Nous arrivons.
Le paysage avait changé. À droite de la route s’élevait une muraille de jungle verte et inextricable, sans une faille. À gauche, c’était la rivière Kwaï, jaunâtre, avec un courant rapide. Les deux berges, marécageuses, descendaient en pente douce jusqu’à l’eau.
