Les Thaïs pagayaient vigoureusement, remontant le courant. Il leur fallut une vingtaine de minutes pour atteindre la petite île, au milieu de la rivière Kwaï. À peine eurent-ils abordé et tiré le sampan au sec, qu’ils les abandonnèrent, indifférents, et reprirent leur sieste.

Malko et Thépin suivirent un sentier qui montait et se trouvèrent brusquement dans le cimetière. Il était beaucoup moins bien entretenu que l’autre. Les dalles près desquelles ils se trouvaient étaient rongées par l’humidité et illisibles.

Un vautour s’envola lourdement pour se reposer deux mètres plus loin, les regardant avec curiosité.

Spontanément, Thépin mit sa main dans celle de Malko.

— Je n’aime pas cet endroit, dit-elle à voix basse. On ne s’occupe pas assez de ces morts. Ils doivent être furieux et revenir hanter ce cimetière.

Comme tous les Thaïs, elle mélangeait allègrement le bouddhisme et le culte des ancêtres. L’Université de Los Angeles n’avait pas tout effacé. Il est vrai qu’en Thaïlande, devant chaque maison il y a une pagode miniature montée sur un socle, sur laquelle on dépose régulièrement des offrandes pour que les « chers disparus » ne manquent de rien.

Pour l’instant, Malko n’avait pas l’esprit à la superstition. C’est dans ces parages que Jim Stanford avait disparu et ici résidait sa seule chance de trouver un début de piste. En Asie, un Blanc ne s’évanouit pas sans laisser de trace. Ou alors, c’est un miracle.

— Il n’y a pas de gardien ? demanda-t-il. Thépin regarda autour d’elle.

— Peut-être. Il doit dormir dans un coin. Il ne vient jamais personne ici.

— Trouvons-le.

Côte à côte, ils partirent dans l’allée principale. Régulièrement, la jeune fille lançait d’une voix aiguë une interjection inintelligible pour Malko.

Rien.

En dépit de la chaleur moite, Malko se prit à frissonner. À part le cimetière d’Arlington, il n’avait jamais vu un endroit qui dégageât autant de tristesse poignante. Pauvres morts. Ceux pour qui ils s’étaient battus les avaient oubliés depuis longtemps.



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