
Malko enleva une pile de dossiers d’un fauteuil pour pouvoir s’asseoir et remarqua :
— Je croyais que le gouvernement était très anticommuniste…
White haussa les épaules et cracha son chewing-gum dans un cendrier, à deux mètres de lui.
— Les Thaïs ne sont pro-personne, dit-il, désabusé. Toujours prêts au retournement. Leur emblème politique pourrait être la girouette. Pour l’instant, ils nous tolèrent. Sans plus. Mais ils donnent déjà des gages aux Chinois. Tout en les pourchassant et en faisant écarteler en public par des éléphants les chefs communistes que nous leur livrons. Nous sommes en Asie, patrie du raisonnement en spirale. Rien n’est jamais tout à fait simple ni tout à fait vrai. À propos, et votre Jim Stanford, vous l’avez retrouvé ?
Malko raconta ses démarches et la découverte du cadavre, sur la rivière Kwaï. Le colonel White hocha la tête :
— Cela ne prouve pas grand-chose. Sinon qu’il y a eu un témoin au meurtre, ou à l’enlèvement, de Jim Stanford.
— Je saurai peut-être quelque chose ce soir, annonça Malko. J’ai trouvé une fille qui semble avoir bien connu Jim Stanford.
— J’aimerais vous aider, dit White, de mauvaise grâce, mais je ne vois pas comment. Si Jim a vraiment été enlevé, il est planqué quelque part dans la jungle. Il faudrait beaucoup de temps et d’hommes.
Malko n’insista pas. Visiblement le colonel se moquait complètement du sort de Jim Stanford. Il se leva et prit congé. Dans le couloir, il aperçut Thépin, toujours en train de polir ses ongles. Pauvre petite fille riche.
En sortant, il marcha un peu dans Suriwong Road. La nuit tombait. Les Sam-los pétaradaient furieusement à chaque coin de rue. Presque à chaque pas s’ouvrait l’échoppe odorante d’un restaurant chinois ou thaï, dont les effluves se mélangeaient à ceux de l’essence des khlongs fétides et des ordures en fermentation un peu partout. Çà et là, un immeuble ultramoderne tranchait sur les maisons en bois, basses et noires. Arrivé au gigantesque rond-point orné de la statue du roi, carrefour de l’avenue Rama-IV et de Ratchadamri, Malko héla un taxi. Il ne se sentait pas le courage de remonter la large avenue jusqu’à l’Érawan. Le massage lui avait coupé les jambes.
