
En face: l'ordinateur, imposant cube d'acier d'un metre de hauteur, est bouillant. Il s'en degage une odeur d'ozone et de cuivre chaud qui filtre a travers sa grille d'aeration.
L'homme est pale et epuise.
Je dois gagner, pense-t-il.
Sur plusieurs ecrans geants, des cameras de television retransmettent en direct son visage emacie au regard fievreux.
Etrange spectacle que cette salle luxueuse ou se tiennent pres de mille deux cents personnes, bouche bee, observant un homme qui ne dit rien, qui n'accomplit aucun geste. Rien qu'un homme qui reflechit.
Sur la scene, du cote gauche: un fauteuil carmin ou siege le joueur assis en tailleur.
Au milieu: une table, un jeu d'echecs, une pendule de bakelite a deux cadrans.
Du cote droit: un bras mecanique articule, relie par un cable a un gros cube argente marque de l'inscription en lettres gothiques DEEP BLUE IV. Une petite camera posee sur un trepied permet a l'ordinateur de voir l'echiquier. La pendule emet le seul bruit net. Tic. Tac. Tic. Tac.
Cela fait une semaine que cette confrontation dure. Et ils jouent aujourd'hui depuis six heures. Nul ne sait plus si dehors il fait jour ou nuit. Soudain un bourdonnement incongru. Une mouche a penetre dans la salle.
Ne pas se deconcentrer.
L'homme est a egalite avec la machine. Trois parties gagnees pour chacun. Celui qui remportera celle-ci remportera le match. Il essuie la sueur qui perle sur son front et ecrase son megot.
En face, le bras articule se deploie. Le cavalier noir est deplace par la main mecanique.
«Echec au roi» s'inscrit sur l'ecran de Deep Blue IV.
Rumeur dans la salle.
Le doigt d'acier appuie ensuite sur le bouton de la pendule. Elle egrene ses secondes, rappelant a l'homme aux lunettes d'ecaille qu'il lutte aussi contre le temps.
