
– Hurlé!
– Vous trouvez cela excessif? C'est pourtant ainsi que j'ai réagi quand je me suis regardée dans un miroir, la dernière fois. Savez-vous quand c'était?
– Comment le saurais-je?
– C'était le 31 mars 1918. Le jour de mes dix-huit ans – un âge où l'on s'attend à être jolie. Le bombardement avait eu lieu début janvier, mes blessures avaient eu le temps de cicatriser. J'étais à Mortes-Frontières depuis trois mois et l'absence de miroirs, que vous avez peut-être remarquée, m'intriguait. Je m'en suis ouverte au Capitaine: il a dit qu'il avait retiré toutes les glaces de la maison. J'ai demandé pourquoi et c'est là qu'il m'a révélé ce qui m'était encore inconnu: que j'étais défigurée.
La visiteuse immobilisa ses mains sur le dos de la jeune fille.
– Je vous en prie, ne cessez pas de me masser, cela me calme. J'ai supplié mon tuteur de m'apporter un miroir: il refusait avec obstination. Je lui disais que je voulais être consciente de l'ampleur des dégâts: il répondait qu'il ne valait mieux pas. Le jour de mon anniversaire, j'ai pleuré: n'était-il pas normal qu'une fille de dix-huit ans veuille voir son visage? Le Capitaine a soupiré. Il est allé chercher un miroir et me l'a tendu; c'est là que j'ai découvert l'horreur difforme qui me tient lieu de figure. J'ai hurlé, hurlé! J'ai ordonné que l'on détruise ce miroir qui, le dernier de son espèce, avait reflété une telle monstruosité. Le Capitaine l'a brisé: c'est l'action la plus généreuse qu'il ait accomplie dans sa vie.
La pupille se mit à pleurer de rage.
– Hazel, calmez-vous, je vous en prie.
– Rassurez-vous. Je me doute bien que vous avez reçu pour consigne de ne pas parler de mon aspect. Si l'on me surprend dans cet état, je dirai la vérité, à savoir que vous n'y êtes pour rien et que c'est moi qui ai abordé ce sujet. Autant expliquer tout de suite pourquoi je suis comme ça et combien ça me rend folle. Oui, ça me rend folle!
