– A Nœud?

– Non, à Tanches, non loin d'ici. C'est là que le Capitaine m'a trouvée et recueillie. Je me demande ce qu'il me serait advenu s'il ne m'avait pas prise sous sa protection. Je n'avais plus rien ni personne.

– C'était le cas de beaucoup de gens, en 1918.

– Mais vous comprenez qu'avec ce qui m'est arrivé, je n'avais aucune chance de m'en sortir. Mon tuteur m'a emmenée à Mortes-Frontières et je n'en suis plus repartie. Ce qui me frappe, dans ma vie, c'est qu'elle n'a pas cessé d'aller vers le rétrécissement géographique. Des perspectives immenses de New York jusqu'à cette chambre que je ne quitte presque plus, la gradation fut rigoureuse: de la campagne polonaise au minable appartement parisien, du paquebot transatlantique au rafiot qui m'a apportée ici, enfin et surtout des grands espoirs de mon enfance aux horizons absents d'aujourd'hui.

– Mortes-Frontières, la bien-nommée.

– Et comment! En fait, ma trajectoire m'a conduite de l'île la plus cosmopolite à l'île la plus fermée à l'univers extérieur: de Manhattan à Mortes-Frontières.

– Quand même, quelle vie fascinante vous avez eue!

– Certes. Mais est-il normal, à mon âge, de parler déjà au passé? De n'avoir plus qu'un passé!

– Vous avez aussi un avenir, voyons. Votre guérison est assurée.

– Je ne parle pas de ma guérison, coupa Hazel avec humeur. Je vous parle de mon aspect!

– Je ne vois pas où est le problème…

– Si, vous le voyez! Inutile de mentir, Françoise! Je ne suis pas dupe de votre gentillesse d'infirmière. Hier, j'ai bien regardé votre expression quand vous avez découvert mon visage: vous avez eu un choc. Si professionnelle que vous soyez, vous n'avez pas pu le cacher. Ne croyez pas que je vous le reproche: moi, à votre place, j'aurais hurlé.



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