– Et moi? Je t'ai aimée comme un père depuis le premier jour. Tu es ma fille depuis ces cinq années.

Il n'y a rien à répondre à cela. Cependant, à l'intérieur de ma tête, il y a une voix qui hurle:

«Si vous êtes mon père, comment osez-vous coucher avec moi? Et puis, vous avez plus l'âge d'être mon grand-père que mon père!»

Jamais je n'oserai lui dire une chose pareille. Je me sens coupée en deux à son égard: il y a une moitié de moi qui aime, respecte et admire le Capitaine, et une moitié cachée qui vomit le vieux. Celle-ci serait incapable de s'exprimer tout haut.

Hier, c'était son anniversaire. Je crois que personne ne fut aussi heureux d'avoir soixante-dix-sept ans.

– 1923 est un superbe millésime, a-t-il dit. Le 1er mars, j'atteins l'âge de soixante-dix-sept ans; le 31 mars, tu auras vingt-trois ans. Fabuleux mois de mars 1923, qui nous fait totaliser un siècle à nous deux!

Ce centenaire commun qui le met en joie aurait plutôt tendance à me consterner. Et comme je le redoutais, il est venu me rejoindre hier soir dans mon lit: c'était sa manière de fêter son anniversaire. J'aimerais qu'il ait cent ans: j'ai envie non pas qu'il meure, mais qu'il ne soit plus capable de coucher avec moi.

Ce qui me rend folle, c'est qu'il parvienne à avoir envie de moi. Quel monstre faut-il être pour désirer une fille dont le visage n'a plus rien d'humain? Si au moins il éteignait la lumière! Or, il me mange des yeux quand il me caresse.

– Comment pouvez-vous me regarder comme ça? lui ai-je demandé cette nuit.

– Je ne vois que ton âme et elle est si belle.

Cette réponse me met hors de moi. Il ment: je sais combien mon âme est laide, moi qui éprouve un tel dégoût envers mon bienfaiteur. Si mon âme était visible sur ma figure, je serais encore plus repoussante. La vérité, c'est que le vieux est pervers: c'est ma difformité qui lui inspire une si forte envie de moi.

Voici que ma voix intérieure redevient hargneuse. Comme je suis injuste! Quand le Capitaine m'a recueillie, il y a cinq ans, il n'avait sûrement pas supposé qu'il finirait par me désirer. J'étais un détritus parmi des milliers de victimes de guerre qui mouraient comme des mouches. Mes parents avaient été tués et je n'avais rien ni personne: c'est un miracle qu'il m'ait prise sous sa protection.



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