Dans vingt-neuf jours, ce sera mon anniversaire. Je voudrais que ce soit déjà passé. L'année dernière, pour cette même occasion, le vieux m'avait fait boire trop de Champagne; je m'étais réveillée le lendemain matin, nue sur la peau de morse qui sert de descente à mon lit, sans le moindre souvenir de la nuit. Ne pas se rappeler, c'est encore le pire. Et que m'arrivera-t-il pour cette abjecte célébration de notre centenaire?

Il ne faut pas que j'y pense, ça me rend malade. Je sens que je vais vomir à nouveau.


Le 2 mars 1923, la directrice de l'hôpital de Nœud manda Françoise Chavaigne, la meilleure de ses infirmières.

– Je ne sais que vous conseiller, Françoise. Ce Capitaine est un vieux maniaque. Si vous acceptez d'aller le soigner à Mortes-Frontières, vous serez payée au-delà de vos espérances. Mais il vous faudra accepter ses conditions: à la descente du bateau, vous serez fouillée. Votre trousse sera inspectée, elle aussi. Et il paraît que, là-bas, d'autres instructions

vous attendent. Je comprendrais que vous refusiez. Cela dit, je ne pense pas que le Capitaine soit dangereux.

– J'accepte.

– Etes-vous prête à partir dès cet après-midi? Il semble que ce soit urgent.

– J'y vais.

– Est-ce l'appât du gain qui vous pousse à y aller sans réfléchir?

– Il y a de cela. Il y a surtout l'idée que, sur cette île, quelqu'un a besoin de moi.


A bord du rafiot, Jacqueline prévint Françoise:

– Vous serez fouillée, ma petite. Et par des hommes.

– Ça m'est égal.

– Ça m'étonnerait. Moi, ils me fouillent chaque jour depuis trente ans. Je devrais m'y être habituée: eh bien, ça me dégoûte toujours autant. Vous, en plus, vous êtes jeune et agréable à regarder, alors il ne faut pas demander ce que ces cochons vont vous…



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