– J'éprouve une joie dont vous n'avez pas idée. Il est si rare que je rencontre quelqu'un. Ici, je vois toujours les mêmes têtes. Et encore, c'est à peine si je les vois.

La jeune femme ne s'attendait pas à ce genre de propos. Décontenancée, elle reprit:

– Non, je veux dire, comment vous sentez-vous physiquement? Je suis venue vous soigner. Vous avez de la fièvre, semble-t-il.

– Je crois, oui. J'aime ça. Ce matin, je me sentais mal, très mal: j'avais des vertiges, je grelottais, je vomissais. En ce moment, je n'ai que les bons côtés de la fièvre: des visions qui me libèrent.

Françoise faillit demander: «Qui vous libèrent de quoi?» Elle se rappela qu'elle était tenue aux questions utilitaires: peut-être la surveillait-on au travers d'une cloison. Elle prit son thermomètre et le mit dans la bouche de la patiente.

– Il faut attendre cinq minutes.

Elle s'assit sur une chaise. Les cinq minutes lui parurent interminables. La jeune fille ne la quittait pas des yeux; on lisait dans son regard une soif inextinguible. L'infirmière faisait semblant de contempler les meubles pour cacher son malaise. Par terre, il y avait une peau de morse: «Quelle drôle d'idée, pensa-t-elle. Ça ressemble plus à du caoutchouc qu'à un tapis.»

Au terme des trois cents secondes, elle reprit le thermomètre. Elle allait ouvrir la bouche pour dire: «38. Ce n'est pas grave. Une aspirine et ça passera» quand une intuition incompréhensible l'en empêcha.

– 39,5. C'est sérieux, mentit-elle.

– Formidable! Vous croyez que je vais mourir?

Françoise répondit avec fermeté:

– Non, voyons. Et il ne faut pas vouloir mourir.

– Si je suis gravement malade, vous allez devoir revenir? interrogea Hazel d'une voix pleine d'espoir.

– Peut-être.

– Ce serait merveilleux. Il y a si longtemps que je n'ai pas parlé à quelqu'un de jeune.

L'infirmière alla retrouver le vieillard dans le fumoir.



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