
Au terme du troisième jour, les parents effarés l'examinèrent: il avait un peu maigri et ses lèvres entrouvertes étaient desséchées, mais il n'avait pas l'air de se porter plus mal. Ils lui administrèrent un biberon d'eau sucrée qu'il engloutit sans passion.
– Cet enfant se serait laissé mourir sans se plaindre, dit la mère horrifiée.
– N'en parlons pas aux médecins, dit le père. Ils nous trouveraient sadiques.
De fait, les parents n'étaient pas sadiques: simplement épouvantés de constater que leur rejeton était dépourvu d'instinct de survie. Les effleura l'idée que leur bébé n'était pas une plante mais un tube: ils rejetèrent aussitôt cette pensée insoutenable.
Il était dans la nature des parents d'être insouciants et ils oublièrent l'épisode du jeûne. Ils avaient trois enfants: un garçon, une fille et un légume. Cette diversité leur plaisait d'autant plus que les deux aînés ne cessaient de courir, de sauter, de crier, de se disputer et d'inventer de nouvelles bêtises: il fallait toujours être derrière eux pour les surveiller.
Avec leur dernier, au moins, ils n'avaient pas ce genre de souci. On pouvait le laisser des journées entières sans baby-sitter: on le retrouvait le soir dans une position identique au matin. On changeait son lange, on le nourrissait, c'était fini. Un poisson rouge dans un aquarium leur eût donné plus de tracas.
En outre, n'était son absence de regard, le tube était d'apparence normale: c'était un beau bébé calme qu'on pouvait montrer aux invités sans rougir. Les autres parents étaient même jaloux.
En vérité, Dieu était l'incarnation de la force d'inertie – la plus forte des forces. La plus paradoxale des forces, aussi: quoi de plus bizarre que cet implacable pouvoir qui émane de ce qui ne bouge pas? La force d'inertie, c'est la puissance du larvaire. Quand un peuple refuse un progrès facile à mettre en œuvre, quand un véhicule poussé par dix hommes reste sur place, quand un enfant s'avachit devant la télévision pendant des heures, quand une idée dont on a prouvé l'inanité continue à nuire, on découvre, médusé, l'effroyable emprise de l'immobile. Tel était le pouvoir du tube.
