Il ne pleurait jamais. Même au moment de sa naissance, il n'avait émis aucune plainte ni aucun son. Sans doute ne trouvait-il le monde ni bouleversant ni touchant.

Au commencement, la mère avait essayé de lui donner le sein. Aucune lueur ne s'était éveillée dans l'œil du bébé à la vue de la mamelle nourricière: il resta nez à nez avec cette dernière sans en rien faire. Vexée, la mère lui glissa le téton dans la bouche. Ce fut à peine si Dieu le suça. La mère décida alors de ne pas l'allaiter.

Elle avait raison: le biberon correspondait mieux à sa nature de tube, qui se reconnaissait dans ce récipient cylindrique, quand la rotondité mammaire ne lui inspirait aucun lien de parenté.

Ainsi, la mère le biberonnait plusieurs fois par jour, sans savoir qu'elle assurait de la sorte la connexion entre deux tubes. L'alimentation divine relevait de la plomberie.

«Tout coule», «tout est mouvance», «on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve», etc. Le pauvre Heraclite se fût suicidé s'il avait rencontré Dieu, qui était la négation de sa vision fluide de l'univers. Si le tube avait possédé une forme de langage, il eût rétorqué au penseur d'Ephèse: «Tout se fige», «tout est inertie», «on se baigne toujours dans le même marécage», etc.

Heureusement, aucune forme de langage n'est possible sans l'idée du mouvement, qui en est l'un des moteurs initiaux. Et aucune espèce de pensée n'est possible sans langage. Les concepts philosophiques de Dieu n'étaient donc ni pensables ni communicables: ils ne pouvaient par conséquent nuire à personne et cela était bon, car de tels principes eussent sapé le moral de l'humanité pour longtemps.



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