Tandis que le glisseur montait vers la Fabrique, la Ruse entendit Petit Oiseau regagner l’ombre d’un pas traînant. Ses lourdes bottes raclaient la poussière et projetaient les copeaux de métal en fines spirales brillantes.

La Ruse regarda à travers les fenêtres poussiéreuses l’engin se poser sur sa jupe, devant la Fabrique, grondant et dégageant des jets de vapeur.

Il entendit un cliquetis dans le noir, derrière lui : Petit Oiseau s’était caché près des casiers de pièces au rebut pour visser son silencieux sur le F.M. chinois qu’ils employaient lorsqu’ils tiraient les lapins.

— L’Oiseau, dit la Ruse, en jetant sa clé sur la bâche, je sais bien que t’es qu’un connard de pauvre plouc abruti du Jersey, mais faut-il vraiment que tu m’obliges en permanence à te le rappeler ?

— J’aime pas c’négro, répondit Petit Oiseau, de derrière les casiers.

— Ouais, et si ce nègre voulait bien se donner la peine de te regarder, il ne t’aimerait pas non plus. S’il te savait là planqué avec ce tromblon, il te le ferait rentrer de travers dans le gosier.

Pas de réponse de Petit Oiseau. Il avait grandi dans les faubourgs blancs du Jersey où tout le monde se foutait de tout et où l’on n’aimait pas les curieux.

— Et je serais le premier à l’aider, ajouta la Ruse, en remontant la fermeture à glissière de son vieux blouson marron, avant de sortir rejoindre le glisseur de Kid Afrika.

La vitre poussiéreuse du côté du chauffeur descendit en sifflant, révélant un visage pâle dominé par une énorme paire de lunettes ambre. Les bottes de la Ruse écrasaient d’antiques boîtes de conserve que la rouille avait rendues fines comme des feuilles mortes. Le chauffeur baissa ses lunettes et regarda dans sa direction ; c’était une femme, les lunettes ambre qui pendaient à son cou lui dissimulaient la bouche et le menton. Kid devait être de l’autre côté, une bonne chose, au cas – improbable – où Petit Oiseau s’aviserait de tirer.



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