
Petit Oiseau l’aperçut le premier. Il avait l’œil vif, Petit Oiseau, et un monoculaire ×10 suspendu sur la poitrine, entre les os d’un assortiment d’animaux et d’antiques douilles en laiton. La Ruse quitta des yeux le bras hydraulique pour regarder Petit Oiseau déplier ses deux mètres et braquer son monoculaire à travers le lacis d’acier mat qui formait la majeure partie de l’enceinte sud de la Fabrique. Petit Oiseau était d’une maigreur presque squelettique, et les ailes laquées de cheveux châtains qui lui avaient valu son surnom se dressaient face au ciel pâle. Il se rasait la nuque et les tempes, dégageant nettement les oreilles ; avec ses ailes et sa couette profilée, on l’aurait cru coiffé d’une mouette brune décapitée.
— Waouh, putain ! s’écria Petit Oiseau.
— Quoi encore ? (Il était toujours difficile de faire se concentrer Petit Oiseau et le boulot exigeait deux paires de mains.)
— C’est l’aut’ nègre.
La Ruse se redressa et s’essuya les mains sur son jean pendant que Petit Oiseau décrochait le boîtier vert du microgiciel Méca-5 de la prise derrière son oreille – oubliant instantanément la procédure d’autocalibrage à la huitième décimale, nécessaire pour dépanner la scie circulaire du Juge.
— Qui c’est qui conduit ? (Afrika ne conduisait jamais s’il pouvait l’éviter.)
— J’vois pas.
Petit Oiseau lâcha le monoculaire qui retomba en cliquetant au milieu du bric-à-brac d’os et de laiton.
La Ruse le rejoignit à la fenêtre pour observer la progression du Dodge. Kid Afrika retouchait périodiquement le revêtement noir mat de l’aéroglisseur par de judicieuses applications de peinture en bombe. La dominante sombre était compensée par la rangée de crânes chromés qu’il avait soudés au massif pare-chocs avant. Durant un temps, les crânes, en acier creux, avaient même arboré dans leurs orbites des ampoules rouges de guirlandes de Noël ; peut-être que le Kid se souciait moins de son image, aujourd’hui.
