Souvenir de son père, robe noire ouverte sur une tornade de dragons tatoués, avachi dans son fauteuil derrière le vaste champ d’ébène de son bureau, les yeux plats et brillants comme ceux d’une poupée peinte. « Ta mère est morte. Comprends-tu ? » Et tout autour d’elle, les plans d’ombre de la pièce, les ténèbres aiguës. La main de son père qui avance, mal assurée, sous le cône lumineux de la lampe, pour brandir un doigt vers elle, la manchette de la robe qui glisse et révèle une Rolex en or mais aussi d’autres dragons, avec leur crête ondulant en vagues, et qui saillent, forts et sombres, de son poignet tendu. Vers elle. « Comprends-tu ? » Elle n’avait pas répondu mais avait fui, courant se réfugier vers une cachette connue d’elle seule, à l’abri de la plus petite des machines à laver. Ils avaient tournicoté autour d’elle toute la nuit, à sa recherche, la balayant toutes les deux minutes de salves roses de lumière laser, jusqu’à ce que son père finisse par la trouver et (odeur de whisky irlandais et de cigarettes Dunhill) la ramène dans sa chambre au second étage de l’appartement.

Souvenir des semaines qui suivirent, jours engourdis, passés le plus souvent dans la sombre compagnie de tel ou tel secrétaire vêtu de noir, homme méfiant, sourire machinal et parapluie roulé serré. L’un d’eux, le plus jeune et le moins prudent, lui avait offert, sur un trottoir bondé de Ginza, à l’ombre de l’horloge Hattori, une démonstration de kendo, aussi experte qu’impromptue. Entre des vendeuses ébahies et des touristes aux yeux agrandis de surprise, il avait fait virevolter son parapluie noir en une inoffensive réplique des gestes de cet art antique. Et Kumiko avait alors souri, de son propre sourire, brisant le masque funéraire, et aussitôt elle avait senti s’ancrer plus profondément encore sa culpabilité, dans ce recoin de son cœur où logeaient sa honte et sa faiblesse.



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