Mais en général, les secrétaires l’emmenaient faire des achats, parcourir à la file les grands magasins de Ginza, entrer et sortir des douzaines de boutiques de Shinjuku que recommandait un guide Michelin en plastique bleu avec des expressions ampoulées. Elle n’achetait que les objets les plus laids et les plus coûteux, et les secrétaires marchaient impavides à ses côtés, portant les grands sacs brillants dans leurs mains rudes. Chaque après-midi, de retour à l’appartement de son père, les sacs étaient déposes avec soin dans sa chambre, où ils restaient, jamais ouverts ni touchés, jusqu’à ce que les femmes de chambre les retirent.

Et la septième semaine, à la veille de son treizième anniversaire, il fut décidé que Kumiko se rendrait à Londres.


— Tu seras l’hôte de mon kobun, dit son père.

— Mais je n’ai pas envie de partir, dit-elle en lui offrant le sourire de sa mère.

— Il le faut, répondit-il avant de se détourner. Il y a des difficultés, ajouta-t-il, pour l’ombre de son bureau. À Londres, tu ne risques rien.

— Et quand reviendrai-je ?

Son père ne répondit pas. Elle s’inclina et quitta la pièce ; elle avait garde le sourire de sa mère.


Le fantôme s’éveilla au contact de la main de Kumiko alors qu’ils entamaient leur descente sur l’aéroport d’Heathrow. La cinquante et unième génération de biopuces Maas-Neotek fit apparaître sur le siège voisin la silhouette indistincte d’un garçon sorti de quelque gravure passée qui évoquait une scène de chasse, les jambes négligemment croisées, en culotte fauve et bottes de cavalerie.

— Salut, dit le fantôme.

Kumiko plissa les yeux, ouvrit la main. Le garçon vacilla puis disparut. Elle contempla le petit boîtier lisse dans le creux de sa main et, lentement, referma les doigts.

— Re-salut. Je m’appelle Colin. Et vous ?



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