
Elle le fixa. Il avait des yeux de fumée vert vif, le front haut, pâle et lisse sous une mèche brune rebelle. Elle pouvait entrevoir les sièges de l’autre travée à travers l’éclat de son buste.
— Si je suis un rien trop spectral à votre goût, précisa-t-il avec un grand sourire, on peut accroître la résolution…
Il apparut alors, un bref instant, inconfortablement réel et défini au point que les revers de sa veste sombre vibraient avec une hallucinante netteté.
— Seulement, ça vide les accus, dit-il avant de s’estomper jusqu’à retrouver son état antérieur. J’ai mal saisi votre nom.
De nouveau, ce sourire.
— Vous n’êtes pas réel, fit-elle, sans se démonter.
Il haussa les épaules.
— Pas besoin de parler tout haut, mam’zelle. Vos compagnons de voyage risquent de vous trouver un rien bizarre, si vous voyez ce que je veux dire. La méthode, c’est de sous-vocaliser. Je capterai vos messages par conduction épidermique…
Il déplia les jambes et s’étira, les mains croisées derrière la tête.
— Votre ceinture, mam’zelle. Je n’ai pas besoin de boucler la mienne, bien sûr, n’étant, comme vous l’avez signalé, pas réel.
Kumiko fronça les sourcils et lança le boîtier sur les genoux du fantôme. Il s’évanouit. Elle attacha sa ceinture, regarda l’objet, hésita, le reprit.
— Alors, c’est votre première visite à Londres ? demanda-t-il en se condensant à la lisière de son champ visuel.
Elle acquiesça, malgré elle.
— Ça ne vous gêne pas de prendre l’avion ? Vous n’avez pas peur ?
Elle fit non de la tête, se sentant ridicule.
— Peu importe, reprit le fantôme. Je ferai attention pour vous. Nous serons à Heathrow dans trois minutes. Quelqu’un vous attend à l’arrivée ?
— L’associé de mon père, répondit-elle en japonais.
Sourire du fantôme.
— Alors, vous serez en bonnes mains, j’en suis sûr. (Il cligna de l’œil.) À me voir, vous ne m’auriez pas cru doué pour les langues, pas vrai ?
