
Après son départ, Kumiko contourna lentement la baignoire de marbre noir massive qui dominait le centre de la pièce basse et encombrée. Les murs, fortement inclinés vers le plafond, étaient revêtus de glaces d’or mouchetées. Deux petites lucarnes flanquaient le plus grand lit qu’elle eût jamais vu. Au-dessus de celui-ci, le miroir était incrusté de petites lampes orientables, comme les plafonniers de lecture dans un avion. Elle s’arrêta près de la baignoire pour effleurer le cou arqué du cygne plaqué or qui faisait office de bec verseur. Ses ailes ouvertes servaient de robinets. L’air dans la pièce était calme et chaud et, durant un instant, la présence de sa mère vint l’habiter, brume douloureuse.
Sur le seuil, Pétale se racla la gorge.
— Bon… fit-il en entrant avec les bagages, tout est-il en ordre ? On se sent affamée ? Non, pas encore ? J’vous laisse vous installer… (Il disposa ses valises près du lit.) Si jamais vous avez un petit creux, vous n’avez qu’à sonner. (Il indiqua un antique téléphone ornementé, écouteur et micro en laiton décoré et manche d’ivoire tourné.) Il suffit de décrocher, inutile de composer un numéro. Petit déjeuner à l’heure de votre choix. Demandez, on vous montrera où. Vous pourrez ensuite rencontrer Swain…
La présence de sa mère s’était évanouie avec le retour de Pétale. Elle essaya de la ressentir à nouveau après qu’il lui eut souhaité bonne nuit et fut sorti, mais elle s’était enfuie.
Elle resta un long moment près de la baignoire, à caresser le métal lisse et froid du col de cygne.
2. KID AFRIKA
Kid Afrika pénétra tranquillement sur la Chienne de Solitude le dernier jour de novembre, dans son Dodge d’époque, conduit par une jeune fille blanche nommée Cherry Chesterfield.
Henry la Ruse et Petit Oiseau étaient en train de démonter la scie circulaire qui tenait lieu de main gauche au Juge quand le Dodge de Kid apparut. Sa jupe, couverte de pièces, projetait en panaches de rouille l’eau croupie qui stagnait sur la plaine inégale et grise de la Solitude.
