
Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de sa vie.
– Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie:
– Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.-Comme vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre…
– Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue, se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne extrêmement pudique.
– Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises à la maison!…
– Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de candeur et de simplicité.
– Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette robe a fait le malheur de mon enfance.
