
– Tu n'as jamais été coquette, toi.
– Vous croyez?… Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!
Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.
– C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.
– Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le figurais plus grand.
– Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé cette gravure, Lucien?
– Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres, et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle.
– C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son cabinet.
– C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père! C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.
– Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu mourir.
M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:
– C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48.
