
— MOI ? TUER ? fit la Mort, visiblement offensé. CERTAINEMENT PAS. LES GENS SE FONT TUER, MAIS ÇA, C’EST LEUR AFFAIRE. MOI, JE NE PRENDS LE RELAIS QU’À CE MOMENT-LÀ. APRÈS TOUT, CE SERAIT UN MONDE SACRÉMENT IMBÉCILE SI LES GENS SE FAISAIENT TUER SANS MOURIR, NON ?
— Ben… oui…» hésita le jeune garçon.
Il n’avait jamais entendu le mot « intrigué », qui n’apparaissait pas souvent dans le vocabulaire de la famille. Mais une étincelle dans son esprit lui dit qu’il vivait une expérience bizarre et fascinante et que s’il laissait passer ce moment, il le regretterait toute sa vie. Il repensait aussi aux humiliations de la journée, à la longue route du retour, à pied…
« Euh… commença-t-il, j’suis pas forcé de mourir, pour avoir la place, hein ?
— ÊTRE MORT N’EST PAS UNE OBLIGATION.
— Et… les os… ?
— OUBLIE-LES SI TU N’Y TIENS PAS. »
Morty respira à nouveau. Ça l’avait travaillé.
« Si l’père dit que c’est d’accord », fit-il.
Ils regardèrent Lezek, qui se grattait la barbe.
« T’en penses quoi, toi, Morty ? demanda-t-il avec la lucidité fragile d’une victime de la fièvre. C’est pas l’idée qu’on se fait d’un métier. J’avais pas ça en tête, je r’connais. Mais on dit que croque-mort, c’est une profession honorable. C’est toi qui vois.
— Croque-mort ? » fit l’adolescent. Le squelette hocha la tête et se mit un doigt sur ses lèvres absentes dans un geste de connivence.
« C’est intéressant, dit lentement Morty. J’crois que j’aimerais essayer.
— Vous exercez où, vous avez dit ? demanda Lezek. C’est loin ?
— À UNE ÉPAISSEUR D’OMBRE, TOUT AU PLUS, dit la Mort. LÀ OÙ ÉTAIT LA PREMIÈRE CELLULE ORIGINELLE, J’ÉTAIS AUSSI. LÀ OÙ EST L’HOMME, JE SUIS. QUAND LA DERNIÈRE VIE SE TRAÎNERA SOUS LES ÉTOILES GLACÉES, J’Y SERAI.
— Ah, fit Lezek, vous vous déplacez pas mal, alors. » Il parut perplexe, comme s’il s’efforçait de se rappeler un détail important, puis visiblement il renonça.
